Reder noz

Article paru dans le Chasse Marée 1er trimestre 1984...

Au tournant du siècle, une intense activité maritime - pêche, bornage, cabotage - règne dans la baie de Morlaix. Les goélettes chargées de primeurs appareillent de Roscoff, les gabares à cul pointu remontent la rivière jusqu'au coeur de la ville, chargées à couler de sable et de maërl, les ports du Diben et du Dourduff abritent une flottille de ligueurs , de nombreux sloups caseyeurs basés à Carantec, Roscoff et Térénez exploitent des fonds riches en crustacés.
Pour exercer leur métier dans ces parages hérissés de cailloux, parmi de violents courants de marée, les marins de Carantec utilisent des voiliers bien toilés, rapides et évolutifs. Miraculeusement préservé, le Jouet des Flots construit en 1920 au chantier Pauvy, illustre bien ce que furent ces bateaux.
Cette année-là, la petite commune du Nord-Finistère ne compte pas moins de cinq chantiers navals (Mescam, Pauvy, Moguérou, J. Marie et F. Marie Sibiril...). Eugène Moguérou, comme ses confrères, travaille pour la pêche mais aussi pour la plaisance. Le yachting est depuis longtemps actif dans la région - la société des Régates de Morlaix est créée en 1874. Chaque été, pêcheurs et plaisanciers se livrent à d'âpres luttes à bord de voiliers très proches les uns des autres : on n'a pas oublié les noms fameux d'avant 1914 : Foederir Aria, le pêcheur, Reder Mor, le pilote, qui alla battre chez elles les grandes bisquines de Cancale, ou le petit coureur Midinette... Les matelots de yachts, nombreux dans la baie, rapportent de leurs embarque­ments des idées neuves
Combien de nos marins, embarqués sur des yachts, n'en ont pas profité pour améliorer les lignes de leurs bateaux de pêche comme leur gréement... ” écrit dès 1912 Charles Raillard qui deviendra l'un des principaux artisans de ce renou­veau.
Cette étonnante symbiose entre voile de plaisance et de travail attire en effet les architectes navals, qui y voient un champ d'expérience passionnant canots à misaine de 4,50 m et petits cotres de 5 à 7 m inspirent les techniciens, qui fixent leurs caractéristiques dans des séries à restrictions, comme le monotype de Carantec dessiné en 1922 par Raillard, celui-ci crée également le Cormoran, une série extraordinairement active : les Cormorans seront près de 120 en 1950 et une vingtaine d'unités naviguent encore aujourd'hui lors des régates annuelles de Carantec. Le n° 1 sera construit chez Cazenave, le second est mis à l'eau chez Eugène Moguérou.
Gagnés par une émulation difficile à imaginer aujourd'hui, architectes et chantiers de la baie s'affrontent à travers leurs bateaux. Le dynamisme de cette plaisance locale est si puissant que les modèles d'inspiration extérieure n'y trouvent que peu d'échos. Dériveurs légers et bateaux de jauge sont mal vus dans la région.
C'est au contraire, le style “ Carantec ” qui va régner jusque vers 1955 dans tout le Nord-Ouest de la Bretagne. De la baie de Saint-Brieuc à la Rade de Brest, ces petits bateaux légers, marins, râblés, faciles à échouer et bien voilés, ont la faveur de centaines de plaisanciers de tous âges et de tous milieux.
A partir des années 1920, un jeune architecte, Victor Brix, collabore régulièrement avec le chantier Moguérou. Brix lui dessine quelques petits cruisers, tel Magda III, (1923), mais l'effort de construction se porte pour l'essentiel sur les séries traditionnelles de la baie, comme en témoigne cet écho du journal Le Yacht:
Les chantiers navals Eugène Moguérou, à Carantec, viennent de livrer douze monotypes de Carantec de 4,50 m de longueur, unités qui se sont montrées tout à fait remarquables comme marche et tenue à la mer. Six d'entre elles sont destinées à la Société des Régates de Paimpol, qui a déjà passé commande d'autres unités.
Ces mêmes chantiers ont livré à M. Tibierge un monotype du Finistère de 6,50 m de longueur (plan V. Brix) dont les qualités parfaites sont bien connues de nos lecteurs. En effet, durant toute sa longue traversée pour se rendre à Étaples, malgré les tempêtes continuelles qu'il a rencontrées, ce bateau s'est comporté admirablement. Signalons également la livraison d'une demi­douzaine de youyous pour les plages, de 2,50 m de longueur, d'un modèle très pratique.
Quelques unités plus importantes sont sorties du chantier, dont la réputation est déjà bien établie, lorsque la guerre 1939-1945 vient mettre toutes les activités en sommeil. En 1926, les Carantécois ont lancé Maiteness II, un cotre de 15 mètres pour W.B. Luard, fameux chroniqueur du Yachting World, qui le destine au Fastnet. Il n'existait pas à l'époque de tables de transcription permettant de passer aisément des mesures anglaises au système métrique. A la stupéfaction des compagnons carantécois, le client s'était présenté au chantier muni d'un énorme rouleau de plans : chaque feuille représentait, grandeur nature, un couple du futur bateau !
En 1936, un visiteur discret prend chambre chez Eugène Moguérou pour suivre la construction de son bateau c'est le commandant Bernicot qui prépare son voyage à bord de la célèbre Anahita, dessiné par Talma Bertrand.

 

 

Du cotre breton au yacht d'architecte:
Après la guerre, deux nouveaux archi­tectes en vogue vont travailler régulièrement avec le chantier, François Sergent et Eugène Cornu. Cette collaboration débute par un coup d'éclat.
En 1950, on a lancé l'Aoufa, dessiné par Sergent. Un bateau, très moderne pour l'époque avec sa tonture inversée. Mais l'année suivante, on inaugurait une série sans le savoir en mettant à l'eau le Spray, un 7,50 m à tableau . Le succès de ce plan n'est pas dû au hasard, comme en témoignent ces remarques de François Sergent : à toute une génération de plaisanciers traditionnalistes, il offre une transition sans traumatisme vers le cruiser marconi « moderne ».

L'ère Cornu débute en 1950 avec le lancement du Dieu me garde, solide ketch de 11,70 m destiné à Monsieur Garnier. Un bateau marin et confortable, conçu pour de longues croisières océaniques avec un équipage restreint.
La silhouette annonce celle de Pie­Chris, un yawl original et gracieux, à qui Georges Jézéquel réserve une place particulière dans sa mémoire. « Pie­Chris a été mis en chantier en 1952, l'année où Moguérou a décidé de se reti­rer et de nous laisser la gérance. Quand il a été lancé, en 1953, le chantier portait notre nom. On a travaillé comme des dingues à deux, mon père et moi, pour le finir dans les délais ».

Ces voiliers déjà ambitieux s'adressent à une clientèle plus fortunée que celle des débuts du chantier. Bateaux ouvrageux, donc chers, ces grandes unités assurent au constructeur un prestige qui dépasse la région.


L'un de ces bateaux deviendra célèbre sur les côtes bretonnes. Il s'agit du.jabadao, 8 m CR lancé en 1958 ; peut-être la plus belle réussite d'Eugène Cornu (avec des proches cousins comme Men-Cren). Grâce inimitable des longs arrières canoës, proportions harmonieuses des élancements, du rouf et de la tonture, gréement sobre et efficace : un très grand classique de l'architecture navale française.

Une plaisance classique à meilleur marché :
le 5,50 m « chantier » et le Dauphin
C'est à nouveau Brix qui, en 1959, va donner une impulsion décisive au chan­tier. Rétabli après 20 ans d'interruption de sa carrière, il s'était présenté au chan­tier au moment où Georges Jézéquel venait de dessiner un 6,50 m qui ne lui plaisait pas vraiment. « Brix a amélioré mon dessin et cela a donné le Dauphin . Ce joli bateau va connaître un vif succès :
Les formes majeures de la construction sont en chêne ou iroko, les bordés en acajou. Les membru­res ployées sont en acacia rivées cuivre sur bagues.
Le gréement est marconi ; un mât creux en spruce est prévu de 10 m 40 de hauteur.
Chaque année, le chantier met à l'eau un ou deux voiliers sur gabarits « maison ». D'abord limitée à 5 mètres, cette série pleine de charme atteint 5,50 m puis 5,60 m. Les modes qui se succèdent dans la plaisance ne toucheront guère le petit 5,60 m Jézéquel : les constructeurs de Carantec en lancent un ou deux par an jusqu'en 1974 et obtiennent une dernière commande, Skol an aod, en 1977 !
La période 1959-1975 est celle de la sérénité. Alain et Georges Jézéquel n'ont pas voulu jouer la carte de la croissance et le chantier n'emploiera jamais plus de 4 personnes. Les clients, chose inconcevable aujourd'hui, patientent trois ans entre la commande et la livraison de leur bateau. Le Dauphin a remplacé le 7,50 m Sergent. Victor Brix a dessiné pour le chantier le Prima de 8,50 m. La « marque » du chantier des petits yachts élégants, merveilleusement construits, finis comme des pianos en fait la renommée.
Qu'ils soient dessinés par Sergent, Cornu, où quelques architectes moins connus comme Baldenweck, Séveri ou Bertrand, ces jolis petits sloups de croisière à arrière à tableau incliné, étrave arrondie bien élancée, quille longue à posée horizontale, rouf discret, tonture bien accentuée, sont encore proches des voiliers traditionnels. Aux mains de propriétaires généralement passionnés et excellents marins, ils vont écrire l'une des pages les plus chaleureuses de l'histoire de la plaisance des côtes Ouest de la France.


du moderne au renouveau:
J.25 et Bonne-Espérance

1975 : pour la première fois, Georges Jézéquel dessine et réalise entièrement lui-même un voilier de 7,50 m ; il l'appelle le Jézéquel 25 pieds (J.25), un nom au goût du jour qui convient à ce dessin très contemporain :
En fait, il mesure 24 pieds mais les Américains m'ont « grillé » en appelant un bateau le J.24, que vous connaissez. Alors, j'ai appelé le mienJ.25. C'est un bateau que j'avais en tête depuis longtemps. A tel point que j'ai dessiné les plans directement, sans la moindre rature. Je suis parti du Dauphin ; pour le clapot qu'on trouve souvent en Manche, il lui manquait un mètre de flottaison, et des formes un peu plus pleines aux extrémités pour ne pas trop souffrir des répartitions de poids et garder du coup dans la mer formée.
Il me fallait aussi un bateau évolutif, d'où un tirant d'eau arrière relativement important. J'ai dessiné un aileron de safran à concavité prononcée, ce qui recule le safran et augmente son efficacité, mais empêche aussi les bouts de se crocher dans le gouvernail.

La silhouette est moderne sans tics inutiles, le plan de pont, le rouf et le cockpit d'un dessin particulièrement sobre et élégant. Quel contraste avec certains voiliers de série démodés dès leur lancement par une esthétique de bazar ! Pas de débauche d'accastillage clin quant, rien qui casse le rapport poétique et quasi sensuel unissant le vrai bateau de plaisance à son propriétaire...
Georges Jézéquel a aujourd'hui 59 ans. Son fils Alain le seconde au chantier et partage sa passion pour la régate et les jolis bateaux. Son jeune frère, Olivier, a dessiné il y a deux ans le dernier né du chantier, Bonne Espérance, un cotre aurique qui navigue à Granville, où il a déjà remporté plu­sieurs régates toutes classes. Démarche intéressante à plus d'un titre : pour dessiner un bateau qui, de l'avis général, est un redoutable marcheur, Olivier a repris les lignes traditionnelles des bateaux de Carantec : très plate, avec son tableau vertical et son étrave droite incroyable­ment fine et tranchante, la carène de Bonne Espérance rappelle de près le Cormoran et certains voiliers de travail locaux du début du siècle ! Un retour aux sources significatif et prometteur, à l'heure où la clientèle habituelle des amateurs de bateaux « classiques » se contracte quelque peu : déjà, les prémi­ces de la vague de fond qui depuis cinq ans bouleverse la plaisance américaine se font sentir en France : le retour du beau bateau traditionnel en bois.

 

 

 


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